Red Mother (Infusion) - 2026

Huile, pouzzolane sur toile

130 x 100 cm

© Studio Sabatté

Alchimies

From 11/04/2026 to 06/06/2026

Chapelle de la Visitation

25 rue des granges, 74200 Thonon-les-Bains

solo show

Curated by Philippe PIGUET

Philippe PIGUET


samedi 11 avril à 11h


Sans s’appuyer sur une thématique particulière, le cycle d’expositions de la chapelle du Pôle culturel de la Visitation de la saison 2025-2026 vise à réunir tant des artistes présentés par le passé, dans le cadre d’expositions de groupe, que certains, invités à Thonon pour la première fois. Lionel Sabatté qui comptait parmi les artistes de l’exposition « Où donc est passé le réel ? », présentée à la Chapelle en 2014, occupait l’espace du chœur avec une meute de loups faits de poussières qui avait été particulièrement remarquée. Son travail ayant considérablement évolué, il était difficile de ne pas vouloir lui offrir cette fois-ci l’entièreté des espaces d’exposition.

Si l’on s’en tient à la définition que donnent les dictionnaires, le terme d’alchimie définirait selon certains une « science occulte, née de la fusion de techniques chimiques gardées secrètes et de spéculations mystiques, tendant à la réalisation du grand œuvre ». Selon d’autres, une « pratique de recherche en vogue notamment au Moyen Âge, ayant pour objet principal la composition d’élixir de longue vie et de la panacée universelle, et la découverte de la pierre philosophale en vue de la transmutation des métaux vils en métaux précieux. » Bref, tout un programme. Il peut donc paraître bien audacieux de présenter le travail d’un artiste contemporain tel que Lionel Sabatté en recourant à ce concept. Et pourtant, à la fréquentation de son atelier et à l’analyse de ses recherches, force est de considérer qu’il y va chez lui d’une sorte d’alchimie. D’autant si l’on s’appuie sur l’énoncé de l’une des plus importantes expositions d’art contemporain qui nous ait été donnée voilà plus de trente-cinq ans : « Magiciens de la Terre ». Adresser a posteriori à l’artiste cette qualité tient à diverses raisons au premier chef desquelles son irrépressible goût des matériaux et cette façon d’en exploiter tous les possibles pour faire œuvre. En cela, l’art de Sabatté relève d’une esthétique de la transformation, voire de cette transmutation chère aux
alchimistes, mettant en avant le potentiel de forces créatrices originelles visant la perfection.
S’il ne recourt pas au mercure, au sel ou au soufre – tel que le requiert la pratique convenue de l’alchimie au Moyen-âge -, l’artiste n’en use pas moins d’ingrédients divers et variés. Ici, de la poudre de pouzzolane , de la poussière, des fragments de soie, de la peinture à l’huile ou à l’acrylique ;
là, de la ferraille, du ciment, des fibres végétales, des pigments, etc. Autant de matériaux choisis pour leurs qualités plastiques spécifiques que Sabatté assemble entre eux – comme on le fait de cépages pour le vin – en vue de créer une matérialité inédite. Souvent même à sa propre surprise. Alchimies, donc.
Qu’il réalise un taureau dont le pelage est fait de feuilles de thé, qu’il fleurisse de petits bonzaïs à l’aide de peaux mortes, qu’il couvre la carapace d’un mini crocodile de pièces jaunes, qu’il crée l’image peinte d’un paysage
indicible à grand renfort de médiums mêlés, l’art de Sabatté est requis par le soin de créer des œuvres dont l’apparence nous surprenne, voire déstabilise nos habitudes perceptives.
Figuratives ou abstraites, celles-ci semblent sourdre d’un monde fabuleux comme on en découvre dans les contes ou dans les cabinets de curiosité. Aussi, quand l’artiste s’en prend à la figure humaine, il ne respecte pas vraiment les canons attendus mais la donne à voir dans des fragmentations ou des arrachements anatomiques substantiels et c’est sa silhouette
qui renvoie au genre humain.
A Thonon-les-Bains, parti pris a été de mettre en exergue sa production picturale, non seulement parce qu’elle a toujours existé au sein de son travail mais parce qu’il est très attaché à la notion d’une création qui ne soit pas
cantonnée à l’ordre d’une catégorie exclusive. A l’instar de nombre de ses aînés, Lionel Sabatté se veut un artiste à l’expression polymorphe, tout à la fois dessinateur, peintre et sculpteur. Ce qui lui importe, c’est comment le mode opératoire choisi est à même de produire du sens, à l’appui d’une forme et d’une matérialité définies. Si son œuvre en volume occupe une place prépondérante, elle nourrit l’image bidimensionnelle de toutes les expériences traversées au point de lui conférer une densité, voire une épaisseur incarnée.
Pour ce que l’organique est le vecteur cardinal de son esthétique, le prétexte à création. Quelque chose d’un élan vital est à l’œuvre dans le travail de Sabatté qui parcourt son art quelle que soit la forme qu’il prenne, dessinée,
peinte ou sculptée.
L’ensemble des peintures présentées dans la nef révèlent au regard tout un monde d’images étranges qui organisent la collusion entre un fond polychrome et un magma matériel contrecollé en surface. Cette opposition confère à l’œuvre une dimension tridimensionnelle et suggère l’idée d’une masse en suspens dans l’espace. Tout s’y joue en effluves colorées et en larges mouvements picturaux, en concrétions nucléaires et en réseaux filés, en surface du support ou dans les plis et les creux des éléments rapportés. Quelque chose d’une nature inédite, inventée, y est révélée. Un monde inconnu s’offre à voir soudain sous nos yeux qui, tour à tour, nous surprend,
nous enchante, nous inquiète. Comme il en est de ce qui nous est étrange et familier, à l’instar de l’espace onirique que dévoile Sappho Patera Grande (2025).
Les peintures de Lionel Sabatté s’apparentent à toute une production picturale relevant d’une esthétique matiériste dans la suite d’artistes comme Paul Rebeyrolle, Antoni Millares, voire Anselm Kiefer. En quête d’une abstraction nouvelle qui tient à mettre en exergue la présence du corps en acte, l’artiste compose avec toutes sortes de jeux matériels de projections, d’épanchements et de coulures. Il se laisse volontiers guider par les matériaux, leurs imprévisibles interactions et le temps de leur fixation. Il ne juge l’œuvre accomplie qu’à partir du moment où elle se présente comme le
fruit d’une situation pleinement autonome. Pour le dire encore et toujours avec Manet : « La peinture n’est autre chose que la peinture, elle n’exprime qu’elle-même. »
Si, au début de son parcours, l’essentiel de la production en volume de Sabatté était consacré à la figuration animalière, la figure humaine advint par la suite. Faite de de fragments de corps, de silhouettes individuées ou en groupe, traitée avec des matériaux bruts, elle s’offrit à voir dans un aperçu délibéré de non fini, soit dans le surgissement d’une présence, soit dans l’inéluctable d’un dépérissement.
Rassemblées dans la salle des Sœurs, la dizaine de figures de la série Human Condition (2017) compose l’image arrêtée d’une foule en quête de son existentialité. Elles appartiennent aux registres tout autant de l’errance, de
l’espoir que de la désolation. Faite de tiges métalliques soudées, de filasses et de ciment, chacune d’elles dresse leurs formes dans l’espace en un jeu de lignes graphiques qui excédent leur fragilité en contrepoint de leurs visages
pleins, fermés et masqués. On pense alors aussi bien à Beckett et ses personnages disloqués, hors temps, qu’à Hannah Arendt et ses puissantes pages sur La condition de l’homme moderne (1958). Le monde est un théâtre et l’humain son personnage héroïque.
Dans la salle du fond de la chapelle, le regardeur se trouve confronté à tout un lot de visages que l’artiste a réalisés à partir de moutons de poussières ramassés à la station de métro Châtelet. Faits de déchets filandreux et noueux, ceux-ci lui servent de medium tant pour dessiner les traits de chaque visage que pour désigner leur coiffure, leurs yeux, leur bouche ou leur nez. Exécutés d’un geste rapide, façon calligraphique, à l’aide d’un pinceau et de colle, ces portraits de poussière, indéfinis, sans identité propre, renvoient à une humanité universelle. Ce faisant, Lionel Sabatté en fixe l’image comme pour en empêcher la disparition.
Peintures, sculptures, dessins… Que recherche donc l’artiste ? En tous points, créer l’illusion du souffle vital.
Interroger ce qu’est la vie. Ce que signifie le fait de créer.
Parce que « trop de réalisme fait peur », « toute œuvre humaine doit rester imparfaite », comme l’écrit Nancy Huston 3 à propos des oeuvres d’Ousmane Sow. Et l’autrice de s’interroger : « Comment l’artiste s’y prend-il pour faire jaillir la flamme de la conscience de la matière inerte ? » La
même question ici se pose.

Philippe Piguet